Ouganda : une victoire en demi-teinte pour Museveni

La rédaction
23 Février 2016



Si l’on s’en tient au chiffre de 60 %, contesté par l’opposition et entaché des nombreux retards le jour du vote, cette victoire de Yoweri Museveni reste très fragile, contrairement aux apparences. Il est en baisse de huit points par rapport aux élections précédentes de 2011, quand son rival engrange neuf points supplémentaires, à 35 %. Plus que jamais, Kampala se renforce comme un bastion de l’opposition, tandis que plusieurs districts dans l’Ouest, région natale du chef de l’État, sont tombés dans l’escarcelle de l’opposition. Plus humiliant encore, au moins dix-sept ministres du National Revolution Movement (NRM, parti au pouvoir) ont été défaits aux élections législatives, dont les influents ministres de la Défense et de l’Éducation, Crispus Kiyonga – qui a refusé de reconnaître sa défaite et s’est autoproclamé vainqueur – et Jessica Alupo.


Crédits : Noé Michalon
Crédits : Noé Michalon
Si les résultats des élections législatives ne sont pas encore complets, il apparaît clairement que la prochaine Assemblée nationale ougandaise sera plus équilibrée que la précédente législature, très majoritairement aux mains du NRM, qui n’avait laissé à l’opposition que 66 sièges sur 375. En se construisant des bastions dans l’Ouest et le Nord, le Forum for a Democratic Change (FDC), principal parti d’opposition, ancre un peu plus sa présence sur le territoire et ne se cantonne plus aux villes, qui pèsent peu dans l’électorat très rural du pays.

Kizza Besigye : un opposant renforcé

Parmi les images marquantes de la campagne, les médias retiendront les meetings imposants de Kizza Besigye, de quoi donner confiance au « camp bleu » pour les prochaines mobilisations. Le leader du FDC, dont la candidature était initialement contestée, s’affirme à nouveau comme le principal opposant au chef de l’État. Si son avenir politique est encore flou après cette quatrième candidature et défaite, celui du « troisième homme », l’ex-Premier ministre Amama Mbabazi est bien sombre. Malgré une campagne coûteuse et très médiatique, celui-ci recueille moins de 2 % des suffrages et l’alliance qui le soutient peine à gagner des sièges parlementaires.

Pour autant, la fin du processus électoral n’implique pas celle des tensions, peut-être même bien au contraire. Avant même l’annonce officielle des résultats, le parti de l’opposant Kizza Besigye, avait affirmé qu’il ne reconnaitrait pas le verdict officiel, dénonçant un « coup d’État » du pouvoir en place. Une accusation répétée par le candidat défait, qui a demandé depuis sa résidence encerclée par l’armée, un audit indépendant des chiffres de la Commission électorale. Son propre camp compte des voix – une opération pourtant interdite – et le FDC voit son leader en tête avec 50,6 % du million de voix passé au crible. S’il reste encore huit millions de bulletins à examiner du côté des opposants, il est probable que ce décompte parallèle galvanise les nombreux partisans, notamment urbains, de Kizza Besigye. D’autres découvertes embarrassantes revendiquées par le second parti du pays pourraient aussi enflammer les rues, à l’instar de ces urnes encore pleines découvertes dans un salon de coiffure à Gulu, la seconde ville du pays.

Week-end tendu en perspective

Si la situation était plutôt calme à Kampala au moment de l’annonce des résultats, la suite de la semaine pourrait donc être plus tendue, sachant que des dizaines de milliers d’électeurs partis voter en province sont de retour depuis dimanche et que les réseaux sociaux restaient encore difficilement accessibles. L’armée était encore très largement déployée dans la capitale, considérée comme un bastion de l’opposition et les Ougandais raillaient sur Twitter l’absence de manifestations de joie du camp au pouvoir, pourtant si majoritaire dans les urnes. Yoweri Museveni a célébré sa réélection par une promenade avec les vaches, indiquait sur Twitter le Centre des médias du gouvernement (@UgandaMediaCent). Enfin, la poursuite de certains scrutins locaux jusqu’à la mi-mars pourrait exacerber la vindicte populaire en cas de nouveaux retards.


Une diplomatie sur ses gardes

De son côté, le chef de la diplomatie américaine John Kerry a appelé vendredi le président Museveni pour évoquer l’arrestation de son opposant le jour même puis le lendemain de l’élection. Des accusations balayées du revers de la main par le président réélu, qui a préféré affirmer que Kizza Besigye « n’avait pas été détenu mais plutôt raccompagné à son domicile puisqu’il avait attaqué un lieu gouvernemental, en l’occurrence un poste de police », désignant la villa où Kizza Besigye suspectait les forces de l’ordre d’organiser des fraudes électorales.

L’Union européenne aussi n’a pas caché sa désapprobation. « Le manque de transparence et d’indépendance de la Commission Électorale et son retard pour délivrer le matériel électoral le jour de l’élection dans plusieurs districts considérés comme des places fortes de l’opposition – notamment à Kampala, a diminué la possibilité des électeurs de pouvoir voter », regrette la mission d’observation de l’UE en Ouganda dans un communiqué.

Enfin, les premières félicitations des chefs d’État étrangers se faisaient toujours attendre, deux heures après la proclamation des résultats. La réaction du chef d’État kényan, Uhuru Kenyatta, est parmi celles les plus attendues, au vu des relations encore assez distantes entre les deux chefs d’État voisins.

Vues du Rwanda voisin, où la quête d’un troisième mandat du président Paul Kagamé froisse les pays occidentaux, et du Burundi non-loin, où la réélection contestée de Pierre Nkurunziza se traduit par une répression sanglante, les suites du scrutin ougandais feront certainement jurisprudence. À l’heure où ces lignes sont écrites, Kampala a un œil sur la politique et un autre sur la coupe d’Angleterre de football. Si l’on sait qui est l’arbitre du match d’Arsenal, il sera plus difficile de savoir qui pourra vraiment donner le coup de sifflet final d’une élection mal embarquée.

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