L’île de Gotland ravive les tensions entre l’OTAN, la Suède et la Russie

30 Juin 2015



L’île de Gotland est une petite île suédoise au cœur de la mer Baltique qui suscite l'attention de la Russie et de l’OTAN ces dernières années. L’île, qui se situe à 90 km à l’Est de la Suède et 140 km à l’Ouest de la Lettonie, connaît un des plus forts trafics maritimes du monde. Or, la mer Baltique recoupe les tensions militaires et économiques de nombreux pays du fait de la présence de soldats russes, suédois et de l’OTAN, de déchets militaires ou encore d’un gazoduc russe, ainsi que le passage fréquent d’avions militaires, en particulier des appareils spécialisés dans la collecte du renseignement d’origine électronique.


Lancement de l'exercice de guerre anti-sous-marine « Dynamic Mongoose » au large des côtes norvégiennes - Crédit : OTAN
Lancement de l'exercice de guerre anti-sous-marine « Dynamic Mongoose » au large des côtes norvégiennes - Crédit : OTAN
La crise ukrainienne de ces dernières années ne fut pas sans conséquence pour les pays d’Europe du Nord, qui ont été poussés à réagir et à revoir leur stratégie de défense afin de pouvoir se prémunir contre les politiques russes. L’intégration de la Crimée au territoire russe lors de la revue de presse du 28 février - 1er mars 2014 et les récents exercices militaires russes organisés en mer Baltique ont provoqué de vives inquiétudes en Suède.

En mai dernier, le ministre suédois de la Défense, Peter Hultqvist, a annoncé vouloir déployer 150 soldats sur l’île de Gotland afin de la protéger des politiques russes, à l’image de l’annexion de la Crimée en 2014. « Nous avons vu les agressions russes depuis la guerre de Géorgie en 2008 et la militarisation combinée à la violente rhétorique du Kremlin. La militarisation de la Russie et ses récentes agressions sont une réalité avec laquelle nous, le parti social-démocratique, avons été confrontés au cours des sept dernières années. Nous allons continuer à examiner les faits et les actions de la Russie et faire face à cette réalité avec nos voisins baltes », nous confie Marinette Nyh Radebo, secrétaire de presse pour le ministère suédois de la Défense.

Cette décision vient troubler le calme de cette île qui constitue, depuis dix ans maintenant, une zone démilitarisée. Selon Marinette Nyh Radebo, « cette présence militaire suédoise sur et autour de l’île de Gotland entraînera un effet stabilisateur au sein de la région balte. Ce renforcement de la présence militaire, " Battlegroup Gotland ", sera composé d’une compagnie d’infanterie mécanisée et d’une compagnie de réserve blindée ». Les gardes déjà présents sur place seront également plus nombreux.

Outre cette volonté de renouveler sa présence militaire, le gouvernement suédois a exprimé son intention d’augmenter ses dépenses militaires de 5,5 millions de couronnes, soit 600 millions d'euros. Pour Marinette Nyh Radebo, « c’est la première fois en plus de deux décennies, que le gouvernement suédois décide d’augmenter le budget de la Défense de 11% sur les cinq prochaines années, ce qui équivaut à une augmentation de 2,2% par an ». À noter que la part du budget de la Défense dans le produit intérieur brut de la Suède avait été réduite de moitié depuis la fin de la guerre froide.

Selon Peter Hultqvist, ces décisions gouvernementales relèvent d’une volonté d’affirmer la puissance suédoise : « nous faisons tout pour mettre en exergue la souveraineté de la Suède », a-t-il affirmé. Et cela passe par le vote d’une nouvelle loi de défense couvrant la période de 2016 à 2020. Adopté au Parlement suédois le 1 juin 2015 avec le soutien de 75% des membres du Parlement, ce projet de loi reprend les principes énoncés dans les rapports présentés devant les commissions parlementaires Choices in a globalized world  (2013) et The Defense of Sweden – a stronger defence for an uncertain time (2014).

Les points centraux de ce projet de loi sont entre autres : « un regain d’intérêt régional, en mettant l’accent sur la défense et la planification nationale pour des scénarios de temps de guerre ; des investissements substantiels dans le noyau des Forces de Défense ; un bataillon léger mécanisé supplémentaire ; le rétablissement des unités régulières de l’armée sur l’île de Gotland ; la mise à niveau des chars et des véhicules de combat d’infanterie et de nouveaux mortiers pour les bataillons mécanisés ; de nouvelles armes antichars ; un renforcement supplémentaire de la capacité de lutte anti-sous-marine ; des investissements dans le recrutement et le maintien des troupes ; une défense civile modernisée, ce qui signifie une société civile qui travaille en étroite collaboration avec les forces armées ; etc. », confie Marinette Ny Radebo au Journal international.

La Suède avait déjà connu plus tôt cette année de semblables inquiétudes à l’égard de sa souveraineté en Baltique. Le 16 mars dernier, la Suède a annoncé vouloir renforcer ses capacités de lutte anti-sous-marine. Cette décision répondait à la présence d’un sous-marin russe dans ses eaux territoriales en octobre, au large de Stockholm. L’augmentation des dépenses militaires prévues d’ici 2020 par le gouvernement suédois permettra ainsi de moderniser les bâtiments sous-marins et les équipements de détection.

À ce jour, la Suède dispose de cinq sous-marins dont trois situés à Gotland mis en service entre 1996 et 1997. Les deux autres sous-marins sont rapatriés à Vastergotland et n’ont pas été mis en service depuis 1990. Le pays souhaite par ailleurs étendre sa flotte d’avions de chasse de 60 à 70 appareils JAS 39E.

L’île de Gotland au centre des alliances européennes et des tensions avec la Russie

Il convient de rappeler que cette crainte de la Russie et les épisodes en Crimée ont également conduit à des réactions militaires de la part de l’OTAN qui a ainsi intensifié ses manœuvres militaires conjointes dans les pays baltes et en Pologne. Selon Marinette Nyh Radebo, « la sécurité, en Europe ainsi que globalement, s’est détériorée au cours des dernières années, et s’exercer avec nos partenaires est la clé pour s’assurer un environnement sécuritaire mais aussi pour atteindre l’interopérabilité avec ces partenaires. Ces exercices, qui ont déjà eu lieu dans le passé, permettent également de montrer notre présence dans la région ».

Du 25 mai au 5 juin 2015, ce sont 115 avions et 3600 militaires provenant de cinq pays membres de l’OTAN et trois pays neutres - à savoir les États-Unis, la Grande-Bretagne, la France, les Pays-Bas, l'Allemagne, la Finlande, la Suisse et la Suède - qui ont participé à des exercices sur Gotland. Il convient de noter que la Suède est un partenaire de l’OTAN mais n'en est pas membre pour autant. Les exercices aériens du Otan Artic Challenge 2015 simulaient notamment une opération de maintien de la paix de l’ONU, suivis de l’OTAN Balltops (Baltic Operation) regroupant 4500 soldats provenant de dix-sept pays.

Ces manœuvres de l’OTAN répondent aux récentes opérations militaires russes dans la région balte : près de 1200 soldats ainsi que 250 avions et hélicoptères de combat russes ont participé à de vastes exercices d’alerte entre les 25 et 29 mai. Pour la Suède, il est important de miser sur ces collaborations non seulement avec l’OTAN, mais plus encore avec ses voisins : Marinette Nyh Radebo affirme ainsi que la Suède va « également renforcer sa coopération avec les pays nordiques, en particulier avec la Finlande, les pays baltes, l’UE, l’OTAN et l’ONU. Le lien transatlantique est d’une importance capitale, tout comme la réponse européenne aux événements mettant en danger la sécurité européenne et mondiale. »

L’OTAN a en outre interrompu toute coopération avec la Russie depuis avril 2014 et a ainsi condamné, en automne 2014, l’intervention militaire de la Russie en Ukraine, accusant la Russie d’occuper illégitimement la Crimée. L’organisation a par ailleurs annoncé dans un communiqué daté du 28 novembre 2014 : « L’OTAN a répondu à la nouvelle réalité stratégique causée par les actions illégales de la Russie en renforçant la défense des Alliés en Europe centrale et orientale, et en garantissant sa capacité à accroître ce renforcement si nécessaire, notamment par une amélioration des infrastructures. »

Dissensions autour de Nord Stream, pipeline russe traversant la zone économique de la Suède

L’Europe connaît ces dernières décennies un déclin de sa production intérieure de gaz sans pour autant que la demande diminue, ce qui contribue à placer les nouvelles capacités de transport dans une position critique. La Russie est l'un des plus grands fournisseurs de gaz d’Europe. Un projet de deux pipelines viendrait créer une nouvelle route : le North European Gas Pipeline (Nord Stream) vise à permettre l’exportation du gaz russe par l’Europe à travers plus de 1200km offshore en mer Baltique. Ce gazoduc est censé pouvoir couvrir 25% de l’accroissement des besoins en gaz importé de l’Union européenne en 2015.

Cependant, celui-ci vient troubler la souveraineté de la Suède car si le trajet de pipeline ne traverse pas les eaux territoriales suédoises, il n’en demeure pas moins qu’il vient traverser la zone économique du pays, ainsi que celle de la Finlande, du Danemark et de l’Allemagne. La Russie a déclaré vouloir augmenter sa présence militaire dans cette région maritime afin de protéger la sécurité du gazoduc Nord Stream reliant l’Allemagne à la Russie. Cette précaution sécuritaire implique ainsi une présence accrue des militaires russes près de l’île de Gotland et par conséquent de la zone économique exclusive suédoise, acte de provocation à l’égard de la souveraineté du pays.

Ces pipelines ont provoqué l’indignation de nombreux pays baltes ainsi que de la Pologne et de la Lettonie car le projet Nord Stream permet de contourner la Pologne, la Biélorussie et l’Ukraine. Avec ce nouveau tracé de gazoduc, la Russie a toutes les cartes en main pour influencer les choix de ces pays qui dépendent économiquement du gaz russe : à noter que 80% des exportations du gaz russe passent par l’Ukraine. Le Parlement européen, dans un document publié en 2007 par la Direction générale des politiques internes, accuse le manque de transparence du projet de gazoduc qui n’aurait fait appel qu’à « trop peu de consultations ».

Déchets militaires russes en mer Baltique : risques environnementaux pour l’île de Gotland

En 2010, un documentaire diffusée par la chaîne suédoise SVT a révélé qu’entre 1989 et 1992, des navires russes évacuaient, de nuit, des déchets militaires probablement rétroactifs d’une ancienne base militaire soviétique lettone pour les jeter ensuite en mer près de l’île de Gotland. La chaîne publique a par ailleurs démontré que certains membres du gouvernement suédois étaient au courant des agissements des militaires soviétiques et avaient choisi de ne pas agir à l’époque. À la suite de la diffusion de ce documentaire, plusieurs hommes politiques suédois ont demandé la mise en place d’une enquête officielle.

Outre ces déchets radioactifs, l’espace maritime suédois doit également faire face à plusieurs milliers de tonnes d’armes chimiques déversées dans la mer Baltique depuis 1945. Entre 40 000 et 50 000 tonnes d’armes chimiques et conventionnelles ont été immergées des eaux de la Baltique. Si l’environnement de l’île de Gotland est réputé pour sa large densité de faune et de flore, les risques de tels déchets sont importants pour la pêche, économie principale de l’île suédoise.

De nombreuses réserves peuplent déjà l’île inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO afin d’en préserver son environnement, mais ne sauraient suffire en cas de contamination. Les habitants de Gotland ont établi de nombreuses lois pour limiter les impacts des différents secteurs économiques et touristiques sur l’environnement. L’île a lancé, en 1996, une stratégie pour devenir une éco-société modèle dans bon nombre de domaines dont l’énergie, les ressources, la pollution, l’agriculture, les déchets et les radiations.

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Laurine Benjebria
Ancienne correspondante au Québec puis rédactrice en chef du Journal international. Curieuse,... En savoir plus sur cet auteur